lundi, 28 avril 2008

L'édredon rouge du père Philarète

 

L’île, film de Pavel Lounguine

Le film se passe dans un monastère orthodoxe, sur une île du nord de la Russie (il a été tourné au bord de la mer Blanche). Le moine Anatoli perturbe la vie de sa congrégation par son comportement étrange. Il ne fait rien comme les autres, arrive en retard aux offices, vit seul à l’écart dans une petite bâtisse sans fenêtre où il dort sur un tas de charbon… De plus, selon la rumeur, l'homme posséderait le pouvoir de guérir les malades, d'exorciser les démons et de prédire l'avenir... C'est en tout cas ce que croient les étrangers qui se rendent sur l'île. Mais le moine, qui souffre d'avoir commis une terrible faute dans sa jeunesse, se considère comme indigne de l'intérêt qu'il suscite...

 

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Avec ce film, le réalisateur russe Pavel Lounguine opère un changement radical. A la fin des années 80, il avait tourné son premier long métrage, Taxi blues, plongée nocturne et alcoolisée dans sa ville natale, Moscou. A travers la relation, tantôt hostile tantôt amicale, qui unit un chauffeur de taxi à un saxophoniste, le cinéaste brossait un portrait de la société russe à l'heure de la perestroika. J’avais bien aimé ce film empreint d’un humour grinçant, puis, dans la même veine, Luna Park (1992) et La Noce (2000).

 

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Lounguine (cité par Allociné) marque avec L'île un tournant dans sa carrière en abordant la religion : « Le film parle de l'existence de Dieu. Il arrive un moment dans la vie où cela devient une question primordiale. » Mais ce nouvel opus me laisse perplexe. Certes le film est bien fait, l’image superbe, l’interprétation impeccable (mention spéciale pour Piotr Mamonov qui était déjà, il y a près de vingt ans, le héros de Taxi Blues)… Mais qu’est-ce que Lounguine cherche à nous dire ? Que hors de la foi (et la foi chrétienne la plus traditionnelle qui soit), point de salut ? J’ai du mal à le croire – puisque c’est de croire qu’il s’agit.

 

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Et l’édredon dans tout ça ? Ah, c’est l’une des rares scènes amusantes du film – car on ne rigole pas beaucoup avec Dieu dans l’île. Pour essayer de ramener son moine dans le droit chemin, le père supérieur du couvent, Philarète, vient loger avec lui dans sa cahute. Soi-disant pour chasser les démons, Anatoli enfume l’étroit logis, jette les belles bottes du père supérieur au feu et son édredon à la mer. Cet édredon matelassé, d’un beau rouge carmin, que Philarète avait rapporté d’un voyage au mont Athos ( !!!) est peut-être la seule tache de couleur vive du film, tout dans les blancs-gris-noirs.

Fuligineuse 

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mardi, 22 avril 2008

A la claire fontaine

A la claire fontaine,
M'en allant promener
J'ai trouvé l'eau si belle
Que je m'y suis baigné

Il y a longtemps que je t'aime
Jamais je ne t'oublierai

 

J’ai toujours aimé cette chanson anonyme qui remonte, semble-t-il, au 17e siècle. Il y a déjà plusieurs semaines que je suis allée voir le film de Philippe Claudel* « Il y a longtemps que je t’aime », et je ne suis pas arrivée jusqu’ici à le commenter, je ne sais trop pourquoi. Ce qui m’avait décidée alors à choisir ce film, c’était assurément ses interprètes, Kristin Scott-Thomas en tête, qui est à mon avis une actrice remarquable et que je trouve de plus extrêmement belle, d’une beauté sombre et intérieure ; mais aussi Elsa Zylberstein que j’avais beaucoup appréciée dans des films comme Ce jour-là de Raul Ruiz.

 

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Le thème : Pendant quinze ans, Juliette n'a eu aucun lien avec sa famille qui l'avait rejetée. L’histoire commence quand Juliette, sortant de prison, retrouve sa jeune soeur, Léa, qui l'accueille chez elle, auprès de son mari Luc, du père de celui-ci et de leurs deux petites filles (adoptées). Le film va décrire les phases de son retour au monde des gens ordinaires, le regard qu’ils posent sur elle, la manière dont elle le reçoit.

 

Avant d'être cinéaste, Philippe Claudel est écrivain. Il a été remarqué grâce à ses romans Les Ames grises, pour lequel il a reçu le prix Renaudot, La petite fille de Monsieur Linh et plus dernièrement Le rapport de Brodeck. Il explique ainsi son choix de se lancer dans le septième art : "Qu'elles naissent grâce à des mots, de la pellicule ou des peintures - j'ai beaucoup peint à une époque de ma vie - les images m'intéressent. J'aime approfondir le monde avec elles, l'éclairer, l'interroger par leur intermédiaire, lui donner un reflet. Je suis depuis toujours un amoureux du cinéma. (...) C'est très compliqué de faire un film, ça demande tellement d'énergie, de temps, d'argent, on ne peut pas s'engager à la légère. C'est beaucoup plus épuisant que d'écrire. (...) Il faut avoir - et là je parle pour moi - un sujet qui profondément nous habite, pour pouvoir supporter tout ça, pour que le désir reste intact, flamboyant, vital. Ce qui a été le cas avec cette histoire-là." Le thème de l'enfermement tenait beaucoup à coeur à Philippe Claudel. Il est en effet familier avec l'univers carcéral, ayant été professeur en prison pendant onze ans. (Allociné)

 

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Ce qui est réussi, dans le film, – à part l’interprétation qui est parfaite – c’est la découverte que l’on fait progressivement du passé de Juliette et de la raison qui l’a conduite en prison. Mais dans le même ordre d’idées, la fin est décevante et s’apparente trop, à mon sens, à un souhait (de qui ?) de happy end qui ne colle pas du tout avec le reste et, rétrospectivement, l’affaiblit, ce qui est dommage. (Je ne veux pas être plus explicite pour laisser les nouveaux spectateurs éventuels découvrir eux-mêmes ce qu’il en est.)

Fuligineuse

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*Evidemment pour moi, Philippe Claudel a l’inconvénient de porter le nom d’un autre écrivain que je n’aime pas du tout, Paul Claudel. Mais je ne vais quand même pas le lui reprocher !

jeudi, 03 avril 2008

Diva divine

J’ai sauté au plafond en lisant dans mon cher Télérama (n° 3034 du 8 mars 2008, p. 47), au sujet de la sortie en DVD du film « Diva » de Jean-Jacques Beineix, que le film était « passé inaperçu » lors de sa sortie au début des années 80. Assurément l’auteur de cet article n’était pas né à l’époque, ou encore au berceau, sinon il aurait certainement entendu parler de Diva, qui avait fait beaucoup de bruit, au point de devenir une sorte de film culte !

 

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Le thème (tiré du livre éponyme de Delacorta) : Un jeune postier amoureux du bel canto réalise un enregistrement pirate d'un concert donné par une diva. Sa passion et un hasard malencontreux vont provoquer une chasse à l'homme dont il est la proie. Jules, le facteur, a enregistré en cachette un concert de Cynthia Hawkins, la cantatrice qu'il vénère au point de lui voler sa robe. Il se trouve également, sans le savoir, en possession d'une cassette compromettante qu'une femme a jetée dans la sacoche de sa mobylette avant d'être assassinée. Jules échappe à ses poursuivants - flics et voyous sur la piste de la cassette - grâce à Gorodish (un esthète) et Alba (une lolita) qui l'hébergent. Entre deux courses éperdues, il aura trouvé le temps de se faire aimer de Cynthia... Et ce n’est que le début…

 

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Personnellement je n’ai absolument pas le goût de l’opéra (à part ceux de Mozart mais c’est un cas particulier…) mais comme beaucoup de profanes j’ai découvert dans ce film une pure merveille, le grand air de La Wally, opéra de Catalani…

 

[J’emprunte le titre de cette note à un auteur de chansons que j’aime beaucoup, Jean-Claude Vannier. Auteur notamment de Super Nana chanté par Michel Jonasz…]

 

Fuligineuse

 

extrait d'un article sur le site Diva - The Movie : (d'où proviennent les photos)

 
« Le scénario —le danger du piratage de musique— est ironiquement plus d’actualité de nos jours, qu’au moment où Diva est sorti, en 1981-82. A l’époque de la sortie du film, le cinéma français sortait enfin de sa grande —mais datée— période Nouvelle Vague, et commençait à intégrer les nouveautés et les expérimentations de ce qui se faisait dans le reste du monde. Cela incluait non seulement la violence des films américains mais aussi les sensibilités punk des Britanniques, ou les concept du monde de l’art contemporain international. De nos jours, ce film se pose comme le chaînon manquant entre Pulp Fiction et les films de gangsters des années 60, des œuvres très stylisées comme Le Samourai, que Tarantino appréciait. »

 

mercredi, 26 mars 2008

Dans la ville blanche

702673796.jpgSi ce n’était pas si loin de chez moi, je passerais bien la moitié de ma vie à la Cinémathèque. J’y ai revu samedi soir « Dans la ville blanche » d’Alain Tanner, un film dont j’avais conservé un souvenir à la fois imprécis (aucune idée de l’histoire) et fort.

 

La ville blanche, c’est Lisbonne, celle où débarque un jour Paul (le merveilleux Bruno Ganz), le mécanicien d’un cargo, las de travailler huit heures par jour sur ses machines par 50° de température, las d’un espace trop petit quand il est enfermé dans sa cabine, trop grand quand il en sort. Au hasard de ses déambulations dans la ville, Paul entre dans un café, lie conversation avec la serveuse, décide subitement de louer une chambre et de rester là. Son destin bascule.

 

La Lisbonne de Paul, le marin perdu (ô le beau livre de Jean-Claude Izzo…) n’est pas celle des touristes, des palais, des églises et des azulejos, c’est celle des petites gens, des ruelles où du linge sèche à chaque fenêtre, des petits tramways jaunes qui zigzaguent en brinqueballant, des marchés au poisson où les cris éclatent.

 

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Paul sait ce qu’il fuit mais ne sait pas ce qu’il cherche. Pour le trouver, il s’efforce à tendre vers le rien, vers l’inaction totale, afin que quelque chose, peut-être, en surgisse. Il n’est pas en vacances ; en vacances, dit-il, on organise sa liberté ; il se considère comme un « déserteur ». Mais comme la nature a horreur du vide, dans ce rien où Paul tente de tracer une voie incertaine, il rencontre un amour qui va bientôt l’occuper tout entier. Ce ne sera pas non plus la solution, car Paul tente la quadrature du cercle : continuer d’aimer sa femme (dont le prénom m’échappe) restée au pays, comme il sied à une femme de marin, tout en aimant aussi Rosa, la jeune Portugaise. Ça ne pouvait pas marcher.

 

Le film est ponctué par les séquences des petits films en Super-8 que Paul tourne à Lisbonne et envoie à sa femme. Ah, j’oubliais, il joue aussi de l’harmonica : du blues. C’est tout ce qui lui reste d’ailleurs quand, dévalisé et blessé, il se décide à prendre le train du retour. L’harmonica.

 

Fuligineuse

 

 

samedi, 22 mars 2008

Du sang et de l’huile

 

 

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« Il va y avoir du sang », on aurait pu traduire ainsi le titre du film « There will be blood », je déteste cette manie de conserver les titres en anglais (j’en ai déjà parlé), voire d’inventer de faux titres en anglais qui ne sont pas les titres originaux (mais ce n’est pas le cas ici).


Le film de
Paul Thomas Anderson (auteur du très beau « Magnolia » en 2000) montre bien à quel point le cocktail pétrole + religion – toujours d’actualité aux Etats-Unis – peut être explosif. Adapté du roman « Pétrole ! » écrit par Upton Sinclair en 1927,  tourné au Nouveau-Mexique et au Texas, le film se situe au début du XXe siècle, dans une industrie pétrolière encore balbutiante : précautions de sécurité inexistantes, techniques artisanales - le prospecteur utilise encore la technique de forage par percussion et non la méthode de forage « rotary » (par rotation) qui s’est imposée par la suite.

 

Parenthèse : La légende veut que le « colonel Drake » ait été le premier, en 1859, à produire du pétrole depuis un puits spécifiquement foré dans ce but, provoquant la naissance de l’industrie pétrolière. L’idée était simple : puisque le pétrole qu’on trouvait en surface semblait fuir depuis des réserves souterraines, on devait pouvoir en produire beaucoup plus en creusant pour accéder directement à celles-ci. Il fora donc son puits en Pennsylvanie et produisit les premiers barils de l’ère moderne. Les États-Unis en produisirent 274 tonnes en 1859. (L’année précédente, le seul pays producteur était la Roumanie avec 200 tonnes.) A titre de comparaison, il se produit aujourd'hui dans le monde environ 87 millions de barils/jour (chiffres du 1er trimestre 08), soit 4,35 milliards de tonnes/an… (Fin de la parenthèse).

 

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« There will be blood » raconte l’histoire de Daniel Plainview (interprété par le prodigieux Daniel Day-Lewis, dûment oscarisé), un prospecteur pétrolier qui entend parler d’une petite ville de Californie où l’on dit qu'un océan de pétrole coulerait littéralement du sol. Il décide d’aller y tenter sa chance et part avec son fils H.W. à Little Boston, un village perdu à la terre ingrate, où chacun lutte pour survivre. Mais le sous-sol de la région est effectivement saturé de pétrole (que les Américains appellent simplement « oil », l’huile) et Plainview va tout faire pour s’en emparer. Avec la communauté locale, dominée par un prêtre fanatique, animateur d’une petite église qui proclame la religion de la « Troisième Révélation », les tensions s’intensifient, les conflits éclatent et les valeurs humaines sont piétinées. Ça finira mal : on nous l’avait dit depuis le début, « il va y avoir du sang ».

 

Daniel Plainview est un personnage fascinant, ambitieux, brutal, voire cruel, un bloc de haine envers ses semblables, impitoyable avec ses proches, son fils, son « frère » Henry (je mets des guillemets parce que ce n’est pas vraiment son frère, mais je ne tiens pas à dévoiler cet épisode passionnant). Le film est magnifiquement servi par une interprétation brillante, une musique originale, un réalisme saisissant quant à la rudesse de la vie quotidienne dans la Californie des années 1900.

 

Fuligineuse 

images Allociné

Lire aussi : la critique de Contrechamp Media 

jeudi, 21 février 2008

Cervelas vinaigrette

Un sujet original, une belle performance d’acteur, deux bonnes raisons pour aller voir Cortex, le film de Nicolas Boukhrief (dont personnellement je n’avais vu aucune autre œuvre jusqu’ici). C’est l’association des deux qui m’a attirée. La maladie d’Alzheimer est un fait de société qui prend de plus en plus d’ampleur et s’impose à l’attention ; et je trouve qu’elle a quelque chose de fascinant (et effrayant), la perte des repères, la désorientation, le déraillement du train mental. Et puis je suis une fan d’André Dussollier qui est toujours bon et souvent excellent.

 

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L’histoire : Un flic retraité, à la mémoire défaillante, est admis dans une maison de repos spécialisée où il commence à suspecter des crimes dans l'établissement. Malgré ses problèmes, il tente de mener l’enquête. Le titre est judicieux puisque le cortex cérébral est la couche externe du cerveau et le lieu du traitement fondamental de l'information. La maladie d’Alzheimer correspond à une dégénérescence de ce cortex cérébral.

 

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C’était une bonne idée d’associer une intrigue policière à ce sujet qui sans cela aurait pu être par trop documentaire et peu attractif. Evidemment l’histoire est assez simple, voire simpliste, et parfois peu vraisemblable (notamment la fin). Peu importe, cela guide l’attention. Le film vaut surtout par l’interprétation. Dussollier (photo) est formidable, tout dans la nuance, il n’en fait jamais trop. Marthe Keller est très bien dans un petit rôle.

 

Fuligineuse

images Allociné 

dimanche, 17 février 2008

Marguerite, donne-moi ton coeur !

A propos de Duras, j’écrivais en avril 2006 (le blogue est aussi un pélican-vautour-phénix qui se nourrit de sa propre chair) : « J’aime beaucoup, j’aime énormément la grande Marguerite ; c’est l’aboutissement d’une relation complexe qui m’a fait l’aimer beaucoup, déjà, au début des années 80, puis m’en éloigner par une sorte d’effet de saturation, pour mieux revenir à elle depuis quelque temps. »

 

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La Cinémathèque a eu la bonne idée, dans le cadre de son hommage à Jeanne Moreau, de programmer le film de Josée Dayan, « Cet amour-là » (2002), basé sur le livre que Yann Andréa a consacré à sa relation avec Duras. Donc hier, lâchant tout ce que j’avais à faire, j’y suis allée. Quelle beauté. Jeanne Moreau est parfaite, elle est plus-que-parfaite. Elle ne ressemble pas à Duras, mais c’est elle, sa manière de parler et de se tenir. Film risqué dans la mesure où le livre est un long ressassement de choses dites puis redites, film centré sur deux personnages en scène en permanence, dans la présence écrasante des mots et de l’écriture, dans la vision d’une vie mangée par l’écriture. Et de la mort (comment faire autrement ?)

Fuligineuse 

image de Allociné 

lundi, 14 janvier 2008

Une vie de chien

« Extrême » n’est pas seulement le nom d’une glace, d’un eskimo conique (je n’ai pas dit « comique ») propre à être dégusté dans les salles de cinéma (chose que je ne fais jamais d’ailleurs). « Extrême » est aussi un adjectif qui me semble s’appliquer exactement au personnage du film d’Aurélia Georges, L’homme qui marche (titre en clin d’œil à Georges Perec ?). Il est extrême en tout ce qu’il est, extrêmement maigre, extrêmement intransigeant, extrêmement inadapté à notre monde inhumain. D’ailleurs, il en meurt.

 

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La réalisatrice, dont c’est le premier long métrage, raconte (chez Allociné) comment l'idée du scénario lui est venue : « C’est inspiré d'une histoire qu'on m’a racontée, il y a bientôt dix ans : en parlant un jour de la faim dans Paris, un couple proche de mes parents me parle d’un de leurs amis, un écrivain, mort quelque temps auparavant, de faim, à Paris. Et ils me racontent une histoire faite de pleins mais surtout de vides, de manques et d'absences, d’un homme qu'ils n'avaient pas revu pendant des années, puis recroisé à l'occasion. Sur le moment, je trouve cette histoire faite d'amitié, de folie, de secrets et de mort, faite aussi de la fantaisie d'un homme apparemment singulier, très étonnante. »

 

Cet écrivain s'avère être Vladimir Slepian, un auteur d'origine russe qui n'a publié qu'un seul ouvrage, en 1974, intitulé Fils de Chien, paru aux Editions de Minuit (quelques extraits du livre sont d’ailleurs lus dans le film). « Du coup, ajoute Aurélia Georges, j'ai cherché d'autres personnes qui l'avaient rencontré et, de fil en aiguille, chaque fois quelqu'un me mettait sur la piste de quelqu'un d'autre. En même temps, c'était une enquête difficile parce qu'il y avait peu de traces, parce que certains ne voulaient pas en parler et aussi parce que ça avait été un homme très secret, qui cloisonnait les différentes parties de sa vie, si bien que celles et ceux qui le connaissaient ne se connaissaient pas entre eux. » Cet homme qui marche sans but dans Paris est un solitaire, un orgueilleux, un exilé aussi. Sa passion compulsive de l’écriture, son incapacité à être homme parmi les hommes (et les femmes), son désintérêt progressif pour le monde qui l’entoure en font une figure fascinante.

 

Le film s’étend sur plus de vingt ans, du début des années 70 à la fin des années 90, et repose largement sur le personnage principal, interprété par l’étonnant César Sarachu, continuellement à l’écran. Raide, mutique, décalé dans ses costumes ringards, il me rappelle tantôt Laurent Terzieff, tantôt Sacha Pitoeff. Une performance d’acteur aussi – je pense par exemple à la scène qui se déroule dans la salle des antiquités égyptiennes du Louvre (je ne vous en dis pas plus).

 

« De fait, Viktor Atemian (c’est son nom dans le film) surgit de nulle part et ne marche que pour s’effacer, se dépouiller, ne garder vif en lui que l’écriture, écrit Eric Loret dans Libération. C’est tellement réussi qu’on a, en sortant, l’impression d’avoir vu voler une feuille morte. »

 
Fuligineuse

 

 

 

lundi, 31 décembre 2007

Tarte aux myrtilles


Encore du cinéma pour ce qui sera, je suppose, la dernière note de l’année…

 

On s’expose toujours à la déception quand on est dans l’attente. Et on est forcément dans l’attente quand on va voir un film d’un réalisateur dont on a aimé les précédents. On voudrait à la fois que ce soit la même chose, mais un peu différent quand même ; que ce soit aussi bien, et même que ce soit mieux. C’est la même chose pour les auteurs et les livres.

 

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Tout ça pour dire que j’avais sans doute de grandes attentes à l’égard de ce film de Wong Kar Wai, My Blueberry Nights, après avoir énormément apprécié In the Mood for Love, puis 2046. Et que je ne m’y suis guère retrouvée. Alors oui, bien sûr, on peut dire que c’est un « joli » film (l’ami Valclair emploie cet adjectif pas moins de trois fois dans sa critique du film…) , mais justement, cet adjectif qui colle bien indique aussi ses limites : un peu léger. Bien que l’interprétation soit très bonne (Jude Law est parfait, Natalie Portman – que j’ai bien failli ne pas reconnaître en blonde – excellente, et Norah Jones s’en tire très bien), j’ai eu du mal à m’intéresser aux personnages, il m’a semblé qu’ils manquaient de consistance, de perspective, de relief.

 

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Il y a aussi une autre objection qui me gêne un peu à avouer. La transposition de l’univers de Wong Kar Wai à l’espace américain me semble un appauvrissement ; parce que ce monde américain de néons, de « diners », de bars, de jeunes femmes qui travaillent comme serveuses, on le connaît trop bien ; alors est-ce que l’attraction éprouvée pour les films « chinois » de WKW provenait d’un certain exotisme et, pour tout dire, procédait d’une sorte de néo-colonialisme ? Je n’en sais rien… Il me semble que non, mais peut-être que je me fais des illusions, que je me fais du cinéma, justement. Valclair, encore lui, conclut avec cette remarque qui me paraît très juste : « J’ai bien aimé mais c’est aussi parce que j’étais au moment où je l’ai vu parfaitement dans le climat mental propice à accueillir ce film. » Sans doute que moi, je n’étais pas dans ce climat…

 

Bon, c’est pas tout ça, il faut qu’on plie et qu’on range l’année 2007, il ne reste que quelques heures. Bonne année 2008 à tous !

 

Fuligineuse 

Images Allociné 

mercredi, 26 décembre 2007

« Regarde de tous tes yeux, regarde ! »


A propos de Ce que mes yeux ont vu – film de Laurent de Bartillat

 
Au temps lointain de ma jeunesse studieuse, la couverture du manuel Lagarde & Michard du 18e siècle s’ornait d’une reproduction du tableau de Watteau* L’Enseigne de Gersaint. C’est une des premières choses qui me sont venues à l’idée en voyant ce film.

 

Le thème (d’après la fiche Allociné) : Lucie (Sylvie Testud, excellente comme toujours), jeune étudiante en histoire de l'art, enquête sur les oeuvres de Watteau. Elle est persuadée que certaines de ses toiles cachent un sens encore jamais révélé. Les réticences de son directeur de thèse, Jean Dussart (Jean-Pierre Marielle), qui lui met des bâtons dans les roues, ne font que renforcer sa détermination. Sa rencontre avec l'énigmatique Vincent (James Thierrée), muet de naissance, va bouleverser ses recherches et la plonger au coeur d'une intrigue commencée il y a deux siècles.

7372d02ce2feb61becf6d77170699888.jpgLe réalisateur Laurent de Bartillat a eu l'idée du film pendant ses études d'histoire de l'art en étudiant l'iconographie. C'est là qu'il a ressenti le potentiel cinématographique de l'enquête sur une peinture... « En histoire de l'art, explique-t-il, on prend un détail et on essaie de comprendre non seulement pourquoi le peintre a placé un motif dans l'image, mais aussi qu'est-ce que cela raconte sur lui. Et plus on avance dans l'étude, plus on est happé à l'intérieur du tableau. Comme dans une enquête policière, on traite tout sous forme d'indices, de traces, de correspondances, de recoupements. On essaye de faire parler les détails exactement comme un enquêteur qui tente de faire parler les objets dans la chambre d'une victime. »

Laurent de Bartillat et son équipe ont reconstitué entièrement l'enquête de Lucie dans les moindres détails graphiques et iconographiques. Cela a demandé six mois de recherche en amont de la préparation avec des chercheurs, restaurateurs, photographes, graphistes, peintres, décorateurs pour aboutir à ce résultat. « Nous avons collecté des images dans les musées du monde entier, ce qui a demandé pas mal de patience, confie le réalisateur. Des centaines de documents, dessins, peintures, planches de théâtre, dossiers scientifiques, rayons X, thèses concernant le XVIIIème siècle ont été passés en revue afin de repérer les indices qui devaient jalonner le parcours de Lucie. Nous avons enquêté sur le quartier de l'Ancienne Comédie à Paris à partir du plan de Turgot et des gravures d'époque pour reconstituer son parcours dans la ville. La plupart des éléments architecturaux ont ensuite été réinsérés par ordinateur dans les toiles qu'elle consulte dans sa recherche. Nous avons enquêté sur la comédienne Charlotte Desmares à l'aide de catalogues d'expositions, gravures, textes d'époque, livrets, planches de décors afin de repérer sa présence dans les toiles de Watteau. Il a fallu enfin redonner vie à l'orangerie disparue de Montmorency, visible dans la peinture La Perspective et recréer les Lions muselés par l'amour qui avaient été détruits. »

Je m’étais demandé en voyant le film si Charlotte Desmares, la comédienne dont Watteau était épris, avait réellement existé, mais le réalisateur d’une part et la Wikipedia de l’autre nous le confirment. Christine Antoinette Charlotte Desmares, dite la Desmares, surnommée Lolotte, est née à Copenhague en 1682 et décédée à Saint-Germain-en-Laye en 1753. C’était une enfant de la balle, fille de comédiens et nièce d’une actrice plus connue qu’elle, la Champmeslé. Elle débuta à seize ans à la Comédie-Française et au bout de trois mois, son succès lui valut d’y être reçue comme sociétaire, remplaçant sa tante décédée l’année précédente. Comme elle, elle jouait aussi bien dans les rôles tragiques tels qu’Hermione dans Andromaque ou Émilie dans Cinna que les rôles de soubrette dans les comédies telles que la Lisette du Légataire universel de Regnard ou la Néréine du Curieux impertinent de Destouches. Elle a été la maîtresse du Grand Dauphin, puis du futur Régent avec qui elle a eu vers 1702 une fille à laquelle a été donné le nom d’Angélique de Froissy.

L'Enseigne de Gersaint

10d1cccce044a7a42a1e5e622ef17714.jpgL'Enseigne de Gersaint (image : détail) est une huile sur toile de grande dimension (1,66 x 3,06 m) peinte en quelques jours à l'automne 1720 par Jean Antoine Watteau, peu de temps avant sa mort, pour servir de panneau publicitaire à son ami le marchand de tableaux Edmé-François Gersaint, dont la galerie est située à Paris sur le pont Notre-Dame. L'enseigne est accrochée quinze jours à l'extérieur et fait l'admiration de tout Paris.

Le tableau est d'une très grande originalité, car il représente une scène tout à fait ordinaire de la rue (un intérieur de boutique avec ses clients et ses vendeurs). En traitant d'un sujet de la vie quotidienne, elle est « contraire à toutes les normes artistiques de l'époque ». « Cette œuvre de circonstance [...] réalise un double prodige : d'une part elle constitue un document inestimable sur la vie urbaine de l'époque ; d'autre part, par la modernité de sa facture, elle annonce les grands observateurs de la vie parisienne que seront, plus d'un siècle plus tard, Daumier, Manet ou Degas. » (Frédéric Gaussen).

Gersaint vendit ensuite le tableau à Claude Glucq qui demandera à Pater d'en exécuter une copie; il le cèdera plus tard à son cousin germain Jean Jullienne, un industriel, qui vendra à son tour la toile en 1744 au comte de Rothenburg, l'agent du roi de Prusse Frédéric II. Le chef d'oeuvre se trouve donc aujourd'hui à Berlin au Staatliche Museen.

Pour en revenir au film (il serait temps), il est tout simplement remarquable par la finesse de l’analyse, les qualités d’interprétation, l’ingéniosité du scénario. Le travail effectué sur les correspondances des images entre elles est fascinant.

Fuligineuse

*Vous avez remarqué que Watteau est de ceux dont on mentionne rarement le prénom. Il s’appelait Jean Antoine.

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