dimanche, 18 novembre 2007

Petite fable express

7b1a8698bbc8e7c29c40f6613cdd7e9b.jpgEve se saisit de la pomme et regarda le serpent dont la tête émergeait parmi les branches de l’arbre. Puis elle fit un pas en avant, écarta de force les mâchoires du reptile et lui fourra la pomme dans la gueule.

Le serpent déglutit avec effort et avala la pomme.

Eve lui sourit. « Tu diras à ton patron que ses cadeaux empoisonnés, voilà ce que j’en fais ! Et puis j’ai assez à m’occuper à désherber ce foutu jardin, avec ce feignant d’Adam qui n’en fout pas une rame ! » Et elle tourna les talons.


Fuligineuse

Lucas Cranach, Adam et Eve (détail)
1528
Galerie des Offices, Florence 

Image : Web Gallery of Art 

jeudi, 23 août 2007

Le nombre dort

Ils se croient éveillés mais ils dorment. Ils exécutent sans y penser des tâches sans âme. Ils se transportent sans cesse d’un bout à l’autre de la ville. Il pleut d’ailleurs sur la ville qui s’étend à perte de vue sous un ciel bas. Ils sont innombrables. Ils sont tous pareils. Ils avancent en rangs serrés. D’autres attendent leur tour dans les réserves. Ils se croient éveillés mais ils dorment. Ils se croient vivants. Il n’y a pas de raison que cela s’arrête. Sauf si.

Fuligineuse 

lundi, 11 juin 2007

Le sablier en voyage

Une fois de plus, le Sablier se prépare à partir en voyage. Il ne passe jamais très longtemps au même endroit. Quand le printemps revient, surtout, il doit partir. Il lui faut très vite d’autres terres, d’autres rivières, d’autres soleils. Il lui faut arriver au crépuscule dans des villes inconnues, des villes au bord de la mer où les rues débouchent sur la visite des songes, des villes où le brouillard stagne longuement, le matin, avant que les illusions ne se dissipent. Le Sablier connaît pourtant l’allégresse des rencontres. Il a soin de voyager léger et de n’emporter, dans son petit sac brodé, que quelques livres de première nécessité. Il aime par-dessus tout le moment où le train sort de la cité et où les maisons s’espacent avant de disparaître complètement. Il sait que son cheval l’attendra à la prochaine halte, car la suite de son parcours s’écarte des chemins battus et l’emporte vers des horizons que nul œil humain ne contemple. Et tantôt c’est la douceur d’épaule du désert et tantôt c’est le ventre humide de la forêt. Et toujours le Sablier y marche seul, la tête enrubannée par le panache de ses paroles qui se perdent à l’inutile passage du gué. Il envoie à ses amis lointains des messages codés qui leur donnent envie de courir à perdre haleine pour rejoindre d’autres rivages. Il chantonne pour lui-même, bercé par le pas nonchalant de son cheval, des berceuses russes sans armature et des litanies d’un temps oublié depuis si longtemps qu’on ne connaît même plus son nom.

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Bateaux de pêche quittant le port de St Abbs
en Ecosse - source

 

Fuligineuse 

mardi, 17 avril 2007

Un chemin sans limite

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Il laissa échapper une pincée de sable recueillie dans sa main, tandis que la corne de la lune d'été commençait à apparaître. C'est une question d'heures, dit-il sans me regarder. Tu as vérifié sur la carte ? Le géant n'est pas encore tombé dans le puits. Mais l'ange de pierre veille attentivement sur le territoire. Regarde par la fenêtre et tu verras vers quel horizon se dirige ton chemin ! Tu sauras ainsi si la guerre de Troie approche. Il ajouta que le silence était une pierre précieuse. Je lui demandai s'il avait volé cette expression à la chanson du mendiant. La lumière nous brûlait les yeux. Je ne comprenais rien à cette découverte, mais c'était assurément une merveille. Je venais de franchir la porte d'ivoire et je ne savais pas où était la limite...

 

Fuligineuse 

--- Ce texte est le résultat de l'atelier d'écriture en ligne proposé sur le site des éditions Zulma. Un jeu adapté du Nouveau Magasin d'Ecriture de Hubert Haddad. Très amusant à faire.

--- image d'Ugaldew via Yotophoto 

lundi, 26 mars 2007

Fragments de Tolbiac (2)

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Celui par qui vivent toutes choses
- comme dit le roi-poète Nezahualcoyotl -
A poussé le zèle jusqu’à créer pour moi
La Grande Bibliothèque avec ses quatre tours
Ce point de l’univers où je me trouve, ici
Au milieu, exactement au milieu
Entre ce qui est autour, cette ville et ce pays,
La planète Terre dans le système solaire,
Les univers inconnus qui les englobent,
Et ce qui est dedans,
Chaque lettre imprimée dans chaque volume,
Chaque grain de poussière dans la moquette rouille,
Chaque molécule d’encre noire dans mon stylo
modèle UB-157 fabriqué par Mitsubishi Pencil Co Ltd.

Fuligineuse 

jeudi, 22 mars 2007

Fragments de Tolbiac (1)

Est-ce que nous vivons dans le même monde ?
Par la fenêtre, je vois l'herbe verte.
Elle est indiscutablement verte, je la vois.
Mais comment savoir si ce vert, ce vert de l'herbe,
Ce vert est celui que tu vois aussi ?
Oh, comment, comment savoir ?
Je ne pourrai jamais être dans ta tête
Ni voir par tes yeux.
Comment savoir si l'herbe est verte ?
Ce qu'est le vert vu par tes yeux ?
Est-ce que nous vivons dans le même uni-vert ?

Fuligineuse 

lundi, 05 mars 2007

J'ouvre le livre (2)

Suite de la première partie.

A lire dans l'Annexe du Sablier.

dimanche, 04 mars 2007

J'ouvre le livre (1)

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J’ouvre le livre et les mots s’en échappent, ils coulent de la bonde en kyrielle écumante, il est trop tard pour les rattraper. J’ouvre le livre et les personnages en sortent, les uns solennels, d’autres dérisoires, tous pressés de partir, de quitter les pages où ils étaient pressés les uns contre les autres, dans cette promiscuité de papier. Les lignes dérivent, se tordent, deviennent bancales, les lettres s’effritent au bout des mots, les pluriels sont égarés, les accords sont désaccordés. La servante au grand cœur s’est emparée du balai et à grands coups ravageurs, elle ramasse toute cette jonchée, cela fera de quoi allumer le feu ce soir, un peu de petit bois et le tour est joué. Dans la rue, les marchandes d’éventails ont fermé leurs éventaires, elles ont tout vendu, il y avait tellement de vent aujourd'hui. Elles-mêmes ont pour se rafraîchir des esclaves mâles vêtus de soie et de lin, qui agitent mollement de longues palmes bifides. La nuit va bientôt tomber, le ciel est plus pâle. Passe un cavalier rêveur, en costume de satin taupe, passementé de gris, passepoilé de mauve ; c’est son cheval qui le mène, car il a perdu la mémoire ; ses larges yeux verts sont fixés sur un point intérieur qu’il s’efforce de retrouver, et il avance lentement, la main posée à plat sur l’encolure de l’animal fidèle qui le mènera à bon port. (à suivre)

Fuligineuse 
image : Herri met de Bles, Landscape with Christ and the Men of Emmaus (source : Web Gallery of Art)

 

mercredi, 17 janvier 2007

Venue de l'hiver

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Image de Treebeard
Photo prise le 13 janvier 2007 à San Marcos Pass,
dans les montagnes au dessus de Santa Barbara, Californie
 

J’attendais l’hiver mais il n’est pas venu. J’avais préparé pour lui, à cause de lui, en attente de son arrivée, des provisions de longue haleine, des conserves de mangue, des bûches fendues en long et entassées sous l’appentis, des fourrures cardées au peigne d’ivoire. J’avais nettoyé la cheminée et poli les chenêts. Des romans-fleuves avaient été écrits, des symphonies avaient été composées. Des tableaux colorés seraient peints d’un jour à l’autre. Des perles hétéroclites s’étaient rassemblées pour former de longs colliers que l’on déviderait devant l’âtre en racontant des histoires de revenants. Le laboureur allait trouver en rentrant la soupe chaude sur le fourneau pour reconstituer sa force de travail. Les fourmis avaient été étiquetées et rangées dans les tiroirs correspondants, jusqu’à l’été prochain. Un nouveau cahier avait été ouvert et avec une plume de cygne noir, j’avais calligraphié sur la première page son titre, Cahier de l’Hiver. Le vent avait été invité aussi et il avait déjà fait quelques petites visites préalables, en sifflotant, pour tâter le terrain. Mais la neige s’était décommandée, prétendant avoir trop de travail ailleurs. Elle riait en agitant ses moufles. C’est une mondaine, cela ne m’étonne pas d’elle. On peut toujours compter sur la pluie, elle ne manque jamais un rendez-vous, elle interprète même le moindre signe amical comme une invitation et débarque chez vous sans crier gare. Pas la neige, qui se la joue difficile, une véritable allumeuse. Cela nous est bien égal, on se passera d’elle ! Mais l’hiver, le grand hiver aux yeux clairs, aux cheveux blancs rejetés en arrière, c’est lui qui me manque, c’est de lui que je rêve les yeux ouverts, traversant à grands bonds élastiques les longues nuits du solstice inversé.

Fuligineuse pas frileuse 

samedi, 21 octobre 2006

Boite à rêves numéro 7

La Boite à rêves est un jeu d'écriture à contraintes que nous propose Mister KA, le maestro de la Boite à Images. Jusqu'ici je n'y avais pas encore participé mais cette fois j'ai craqué. Résumé des contraintes (réglement complet dans la Boite à Images, ici) : écrire un texte de 3000 signes maxi, inclure les 2 photos ci-dessous, inclure aux moins 2 des 4 citations de Georges Perec proposées (j'en ai mis 3 - en italiques dans le texte). Voilà le résultat :

 Laura soupira. La jeune fille chargée de promener les chiens n’était pas encore rentrée. Vraiment elle en prenait à son aise. Elle était sûrement en train de se faire baratiner par un quelconque chevelu dans un coin de Central Park. Mais comment faire ? Depuis que Herbert vivait avec elle, Laura avait tout essayé pour tenter de lui faire non seulement supporter, mais même apprécier, comme elle, la compagnie de Maddy et Paddy. Peine perdue : Quelques semaines suffirent pour rendre intolérable la cohabitation de ces quatre personnes. Car Laura, évidemment, considérait ses caniches* comme des personnes. A part entière. Ah, le jour où elle était sortie de chez Hattie Carnegie avec eux, quelle apothéose ! Justement elle portait ce petit chapeau d’astrakhan** qui lui allait tellement bien !
 
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Ce jour–là elle avait rencontré un homme délicieux (merde déjà 1382 signes !), mais évidemment pas libre. Pas de chance… Comme les quelques mois qu’elle avait passés à Paris, ah ! Paris ! C’était en mai 1968, eh oui. Laura était affolée par les événements. Dans ce déferlement d'ivresses et de bonheur, elle vécut une passion éphémère avec un jeune Américain, un chanteur de folk-song qui quitta Paris le soir où l'Odéon fut repris. Maintenant… maintenant, bien sûr, il y a Herbert. Evidemment, ce n’est pas la même chose. Même si Herbert est capable de fantaisie, lui aussi. Laura adore cette photo de la station–service, où il a chaussé ses patins à roulettes et à moteur. Trop mignon ! Elle la garde toujours dans son sac.
 
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Mais Herbert, lui, ne conserve pas de photo de Laura dans son portefeuille. Celui–ci contient cependant la photo d’une femme. Elle porte en bandoulière un grand sac de toile écrue et tient dans sa main droite une photographie bistrée représentant un homme en redingote noire. C’est la mère de Herbert et c’est la seule femme qui ait compté dans sa vie.
 

Fuligineuse

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*Si ce ne sont pas des caniches, que l’on veuille bien m’excuser, je n’y connais rien et je suis myope.

**Si ce n’est pas de l’astrakhan, que l’on veuille bien m’excuser, je n’y connais rien et je suis myope.


 

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