« 2008-03 | Page d'accueil | 2008-05 »

lundi, 28 avril 2008

L'édredon rouge du père Philarète

 

L’île, film de Pavel Lounguine

Le film se passe dans un monastère orthodoxe, sur une île du nord de la Russie (il a été tourné au bord de la mer Blanche). Le moine Anatoli perturbe la vie de sa congrégation par son comportement étrange. Il ne fait rien comme les autres, arrive en retard aux offices, vit seul à l’écart dans une petite bâtisse sans fenêtre où il dort sur un tas de charbon… De plus, selon la rumeur, l'homme posséderait le pouvoir de guérir les malades, d'exorciser les démons et de prédire l'avenir... C'est en tout cas ce que croient les étrangers qui se rendent sur l'île. Mais le moine, qui souffre d'avoir commis une terrible faute dans sa jeunesse, se considère comme indigne de l'intérêt qu'il suscite...

 

2129018463.jpg

Avec ce film, le réalisateur russe Pavel Lounguine opère un changement radical. A la fin des années 80, il avait tourné son premier long métrage, Taxi blues, plongée nocturne et alcoolisée dans sa ville natale, Moscou. A travers la relation, tantôt hostile tantôt amicale, qui unit un chauffeur de taxi à un saxophoniste, le cinéaste brossait un portrait de la société russe à l'heure de la perestroika. J’avais bien aimé ce film empreint d’un humour grinçant, puis, dans la même veine, Luna Park (1992) et La Noce (2000).

 

2027699433.jpg

Lounguine (cité par Allociné) marque avec L'île un tournant dans sa carrière en abordant la religion : « Le film parle de l'existence de Dieu. Il arrive un moment dans la vie où cela devient une question primordiale. » Mais ce nouvel opus me laisse perplexe. Certes le film est bien fait, l’image superbe, l’interprétation impeccable (mention spéciale pour Piotr Mamonov qui était déjà, il y a près de vingt ans, le héros de Taxi Blues)… Mais qu’est-ce que Lounguine cherche à nous dire ? Que hors de la foi (et la foi chrétienne la plus traditionnelle qui soit), point de salut ? J’ai du mal à le croire – puisque c’est de croire qu’il s’agit.

 

390483199.jpg

Et l’édredon dans tout ça ? Ah, c’est l’une des rares scènes amusantes du film – car on ne rigole pas beaucoup avec Dieu dans l’île. Pour essayer de ramener son moine dans le droit chemin, le père supérieur du couvent, Philarète, vient loger avec lui dans sa cahute. Soi-disant pour chasser les démons, Anatoli enfume l’étroit logis, jette les belles bottes du père supérieur au feu et son édredon à la mer. Cet édredon matelassé, d’un beau rouge carmin, que Philarète avait rapporté d’un voyage au mont Athos ( !!!) est peut-être la seule tache de couleur vive du film, tout dans les blancs-gris-noirs.

Fuligineuse 

Images Allociné

samedi, 26 avril 2008

Le cas échéant

817707561.gif

Je ne sais pas ce que cela suggère pour vous, mais cette histoire de régularisation des sans-papiers « au cas par cas » ne me dit rien qui vaille. Parce que : dans ce pays, il existe des lois, des normes, des réglementations (que tous ces dispositifs soient justes ou non, ce n’est pas la question, enfin pas pour le moment). C’est ce qui fait que nous vivons dans un État de droit. Donc, ou bien la situation de ces gens est conforme aux exigences nécessaires à la régularisation, et il faut donc les régulariser sans plus attendre, ou bien elle ne l’est pas. Mais dire qu’on va les régulariser « au cas par cas », n’est-ce pas la porte ouverte à tous les arbitraires ? Aux décisions prises « à la tête du client » ? Aux bonnes ou aux mauvaises raisons que la personne ayant pouvoir de décider pourra prendre en compte ? Non, décidément, cette formule m’inspire la plus grande méfiance.

Fuligineuse 

Image Skyrock 

mercredi, 23 avril 2008

Le point Némo

1826050933.jpg

 

Il existe dans la Wikipedia une page intitulée Liste de points extrêmes du monde : le plus élevé, le plus bas, le plus au Nord, le plus au Sud, etc. On y apprend que le point Némo (latitude 48°50′S 123°20′W / -48.833, -123.333) est le nom donné au pôle maritime d'inaccessibilité, c'est-à-dire le point de l'océan le plus éloigné de toute terre émergée.

Il est situé au centre d'une surface maritime sans aucune terre émergée de 22 420 000 km² (soit plus que l'ancienne URSS), à peu près équidistante de Pitcairn (île se trouvant près de Tahiti) au Nord, de la terre Marie Byrd en Antarctique au Sud, de l'île Chatham (dépendant de la Nouvelle-Zélande) à l'Ouest et du Sud du Chili à l'Est.

 Voilà qui me plaît. Je pense à certaines personnes que j’enverrais volontiers séjourner au point Némo…

 Fuligineuse

 

image : Le capitaine Némo au Pôle Nord

source : Commons Wikimedia

mardi, 22 avril 2008

A la claire fontaine

A la claire fontaine,
M'en allant promener
J'ai trouvé l'eau si belle
Que je m'y suis baigné

Il y a longtemps que je t'aime
Jamais je ne t'oublierai

 

J’ai toujours aimé cette chanson anonyme qui remonte, semble-t-il, au 17e siècle. Il y a déjà plusieurs semaines que je suis allée voir le film de Philippe Claudel* « Il y a longtemps que je t’aime », et je ne suis pas arrivée jusqu’ici à le commenter, je ne sais trop pourquoi. Ce qui m’avait décidée alors à choisir ce film, c’était assurément ses interprètes, Kristin Scott-Thomas en tête, qui est à mon avis une actrice remarquable et que je trouve de plus extrêmement belle, d’une beauté sombre et intérieure ; mais aussi Elsa Zylberstein que j’avais beaucoup appréciée dans des films comme Ce jour-là de Raul Ruiz.

 

1427525555.jpg

Le thème : Pendant quinze ans, Juliette n'a eu aucun lien avec sa famille qui l'avait rejetée. L’histoire commence quand Juliette, sortant de prison, retrouve sa jeune soeur, Léa, qui l'accueille chez elle, auprès de son mari Luc, du père de celui-ci et de leurs deux petites filles (adoptées). Le film va décrire les phases de son retour au monde des gens ordinaires, le regard qu’ils posent sur elle, la manière dont elle le reçoit.

 

Avant d'être cinéaste, Philippe Claudel est écrivain. Il a été remarqué grâce à ses romans Les Ames grises, pour lequel il a reçu le prix Renaudot, La petite fille de Monsieur Linh et plus dernièrement Le rapport de Brodeck. Il explique ainsi son choix de se lancer dans le septième art : "Qu'elles naissent grâce à des mots, de la pellicule ou des peintures - j'ai beaucoup peint à une époque de ma vie - les images m'intéressent. J'aime approfondir le monde avec elles, l'éclairer, l'interroger par leur intermédiaire, lui donner un reflet. Je suis depuis toujours un amoureux du cinéma. (...) C'est très compliqué de faire un film, ça demande tellement d'énergie, de temps, d'argent, on ne peut pas s'engager à la légère. C'est beaucoup plus épuisant que d'écrire. (...) Il faut avoir - et là je parle pour moi - un sujet qui profondément nous habite, pour pouvoir supporter tout ça, pour que le désir reste intact, flamboyant, vital. Ce qui a été le cas avec cette histoire-là." Le thème de l'enfermement tenait beaucoup à coeur à Philippe Claudel. Il est en effet familier avec l'univers carcéral, ayant été professeur en prison pendant onze ans. (Allociné)

 

1172267609.jpg

Ce qui est réussi, dans le film, – à part l’interprétation qui est parfaite – c’est la découverte que l’on fait progressivement du passé de Juliette et de la raison qui l’a conduite en prison. Mais dans le même ordre d’idées, la fin est décevante et s’apparente trop, à mon sens, à un souhait (de qui ?) de happy end qui ne colle pas du tout avec le reste et, rétrospectivement, l’affaiblit, ce qui est dommage. (Je ne veux pas être plus explicite pour laisser les nouveaux spectateurs éventuels découvrir eux-mêmes ce qu’il en est.)

Fuligineuse

Images Allociné

-------- 

*Evidemment pour moi, Philippe Claudel a l’inconvénient de porter le nom d’un autre écrivain que je n’aime pas du tout, Paul Claudel. Mais je ne vais quand même pas le lui reprocher !

lundi, 21 avril 2008

Etonnant, non ?

Je n'aime guère, moi non plus, les commémorations, leur côté obligatoire et collectif, leur adulation obligée des chers disparus. Néanmoins, un anniversaire qui tombe rond, vingt ans après, c'est plus simple à mémoriser, assurément, que les dix-neuf ans, huit mois et quinze jours après un quelconque événement.

1565802084.jpg

Tout ça pour dire que c'est avec plaisir que j'ai vu ou plutôt entendu célébrer le 18 avril les vingt ans de la disparition de Pierre Desproges, notamment sur France Inter qui lui avait consacré ladite journée. Je fus et suis encore fane à tiques de Desproges et suspendue quotidiennement, en son temps, à la Minute Nécessaire de Monsieur Cyclopède. On n'ose pas penser ce que l'actualité actuelle, si j'ose ce pléonasme, lui inspirerait ; cela nous ferait sans doute bien rire, mais encore plus jaune qu'avant. Parce que depuis 1988, ça ne s'est pas vraiment arrangé...

Il existe un "site officiel" de Pierre Desproges où l'on trouve plein de choses, extraits de bandes audio et vidéo, citations, photos, notice bio et j'en passe. Allez-y voir...

Involontairement, enfin, l'an dernier j'avais suscité un commentaire qui citait Desproges, à propos de mon Chant du pangolin post-moderne.

Fuligineuse 

Image Wikipedia 

dimanche, 20 avril 2008

L'offrande à Anna

L'Offrande à la Nature

 

1416755429.jpg
      Nature au cœur profond sur qui les cieux reposent,      
      Nul n’aura comme moi si chaudement aimé      
      La lumière des jours et la douceur des choses,      
      L’eau luisante et la terre où la vie a germé.      
             
      La forêt, les étangs et les plaines fécondes      
      Ont plus touché mes yeux que les regards humains,      
      Je me suis appuyée à la beauté du monde      
      Et j’ai tenu l’odeur des saisons dans mes mains.      
             
      J’ai porté vos soleils ainsi qu’une couronne      
      Sur mon front plein d’orgueil et de simplicité,      
      Mes jeux ont égalé les travaux de l’automne      
      Et j’ai pleuré d’amour aux bras de vos étés.      
             
      Je suis venue à vous sans peur et sans prudence      
      Vous donnant ma raison pour le bien et le mal,      
      Ayant pour toute joie et toute connaissance      
      Votre âme impétueuse aux ruses d’animal.      
             
      Comme une fleur ouverte où logent des abeilles      
      Ma vie a répandu des parfums et des chants,      
      Et mon cœur matineux est comme une corbeille      
      Qui vous offre du lierre et des rameaux penchants.      
             
      Soumise ainsi que l’onde où l’arbre se reflète,      
      J’ai connu les désirs qui brûlent dans vos soirs      
      Et qui font naître au cœur des hommes et des bêtes      
      La belle impatience et le divin vouloir.      
             
      Je vous tiens toute vive entre mes bras, Nature.      
      Ah ! faut-il que mes yeux s’emplissent d’ombre un jour,      
      Et que j’aille au pays sans vent et sans verdure      
      Que ne visitent pas la lumière et l’amour...      
             
      Anna de Noailles, Le Coeur Innombrable       

 

Note de Fuligineuse :

Il est bien étrange que Marc (merci à lui) me communique ce poème au moment où je lis le livre brûlant de Marina Tsvetaeva, Vivre dans le feu, où est incluse une lettre qu'elle écrività Anna de Noailles en 1927.

Source image : site Les amateurs de Rémy de Gourmont 

jeudi, 17 avril 2008

L'intime et le politique

"A l’heure où les politiques préfèrent nous raconter des histoires, à défaut de faire l’Histoire – ce que l’on nomme le « storytelling » – la lecture des œuvres d’Annie Ernaux est comme un antidote urgent à prendre ou un bel acte de résistance à imiter. « La beauté, la vérité d’un film, d’un livre existent rarement sans que soient pris en compte le temps, l’Histoire, le changement de l’homme dans et par l’Histoire », dit-elle. Son œuvre mêle son histoire à l’Histoire, manière élégante de faire de sa vie une œuvre d’art, d’associer – comme Vailland et Pasolini –  l’intime et le politique, l’art et la vie."

 1034500823.jpg

Marc Le Monnier poursuit ses invitations à la lecture - après Roger Vailland en février et Pier Paolo Pasolini en mars, on abordera pour cette troisième séance l'oeuvre d'Annie Ernaux.

Ca se passe Dimanche 20 avril 2008 de 17 h à 19 h au café Les Marcheurs de Planète :  73 Rue de la Roquette, 75011 Paris, tél. 01-43-48-90-98, M° Voltaire ou Bastille.

Dernier livre paru d'Annie Ernaux, Les Années, dont notamment Pierre Assouline a parlé. 

 

mercredi, 16 avril 2008

La méthode d'Edgar

"Ce qui nous manque le plus, ce n'est pas la connaissance de ce que nous ignorons, mais l'aptitude à penser ce que nous savons."

Edgar Morin, La Méthode 

mercredi, 09 avril 2008

Le peuple de l’alphabet

2127867397.JPG

En allant voir à l’Institut du Monde Arabe l’exposition « La Méditerranée des Phéniciens », je pensais surtout à un sujet qui me passionne, celui de la naissance de l’écriture. On sait que les Phéniciens (qui eux-mêmes ne s’appelaient pas ainsi ; ce nom leur fut donné par les Grecs, du mot grec phoinix qui signifie « pourpre ») sont les inventeurs de l’alphabet. C’était un alphabet consonantique de 22 lettres, qui s’écrivait de droite à gauche ; il fut élaboré vers le 11e siècle av. JC et (dit la légende, qui a toujours raison) apporté aux Grecs par Kadmos (Κάδμος), roi de Tyr et frère d’Europe (oui, celle que Zeus séduisit en se présentant à elle sous l’aspect d’un taureau blanc). Les Grecs, qui mettent leur grain de sel partout, y ajoutèrent des voyelles. Soyons chauvins pour une fois, c’est un Français, l’abbé Barthélemy, qui, au 18e siècle, est parvenu à déchiffrer l’aphabet phénicien, d’après des inscriptions bilingues sur des cippes* de Malte.

 

187889997.jpg

Le système d’écriture des Phéniciens, comme celui des tablettes d’Ougarit qui le précède de peu, suit le principe de l’acrophonie, c'est-à-dire (selon Louis-Jean Calvet, Histoire de l’écriture) le fait de ne conserver que le son initial d’un mot ou d’une syllabe (exemple : t pour tiroir) représenté par un pictogramme, qui désigne d’abord l’objet, puis seulement le son. Il semble, selon Calvet, que tous les alphabets soient d’origine acrophonique.

 

L’exposition de l’IMA (qui dure jusqu’au 20 avril) consacre une salle entière à ce thème de l’écriture des Phéniciens, illustré sur différents supports tels que la monnaie, les sceaux, les tablettes en argile, les stèles en pierre ; mais le reste n’est pas moins intéressant et permet de connaître (un peu) mieux ce peuple de navigateurs et de marchands. En effet, l’IMA propose un regard sur la civilisation et l’art phéniciens d’abord considérés dans leur berceau géographique, autour de cités-Etats comme Byblos, Sidon, Tyr. D’autres séquences sont proposées sur la religion, avec un panthéon statufié dans le métal et la pierre (le dieu phénicien Milqart, assimilé par les Grecs à Héraklès, aurait été le découvreur de la pourpre de Tyr) ; sur les rituels funéraires, avec d’étranges sarcophages anthropoïdes ; sur le commerce qui diffuse la pourpre ou le bois de cèdre ainsi que l’artisanat qui façonne le verre, la faïence, l’ivoire (beaux ivoires gravés provenant du British Museum et découverts en Irak) et les métaux précieux – et au rayon des curiosités, des œufs d’autruche décorés…

 

Un thème important concerne les échanges que les Phéniciens ont développés et entretenus avec les peuples établis sur l’ensemble du pourtour méditerranéen, du Nord comme du Sud. Le parcours s’achève avec le prolongement de ce courant de civilisation, depuis Carthage, dans l’imaginaire occidental, notamment au 19e siècle comme par exemple dans la Salammbô de Flaubert. Une dérive qui conduit à des représentations souvent fantaisistes mais artistiquement fécondes. L’étude de ce type d’évolution (de l’image d’un peuple, d’une civilisation, d’une époque…) me semble une bonne idée qui n’est pas toujours suivie dans d’autres expositions dont le traitement se veut uniquement historique.

 Fuligineuse

Pour en savoir plus sur les Phéniciens : un site spécifique

Sur la Mythologie des Phéniciens : voir Imago Mundi

------

*Cippe (n.m.) : Petite colonne sans chapiteau ou tronquée, sur laquelle on gravait quelquefois des inscriptions et qui servait de borne, de stèle funéraire, de mémorial.

 

Annexe

 

Extrait du bulletin de la SELEFA(Société d’Études Lexicographiques et Étymologiques Françaises & Arabe)n° 9, 1er semestre 2007, 13-20.

 

De Qadmos vers (l’)Europe

(À propos des cheminements de l’alphabet vers l’Occident)

par Pierre Bordreuil (CNRS)

*

L’origine de l’alphabet grec a de tout temps été l’objet de développements dont témoignent les écrits d’historiens antiques. Ceux-ci attestent que l’opinion commune de l’époque avait bien admis l’existence des racines orientales de l’alphabet grec en qualifiant ses lettres de phéniciennes, « phoïnikeia grammata », ou encore de « kadméennes ». Cette dernière indication des plus précises permet de donner un nom à l’intermédiaire auquel a été attribué un rôle essentiel dans l’apparition de l’alphabet grec, Kadmos dont l’équivalent sémitique Qadmos signifie « l’Oriental » : à ce personnage, il fallait bientôt donner un visage.

Qadmos l’Oriental

Il est en effet possible d’esquisser un portrait de ce voyageur de l’esprit et un itinéraire de son périple à partir d’indications des sources grecques, car on s’est penché à plusieurs reprises dès l’Antiquité sur l’origine phénicienne de l’alphabet grec en composant un scénario mouvementé dont les différentes versions mêlent interventions divines et actions humaines ; en voici l’argument : se promenant sur la plage de Tyr, la princesse Europe, fille d’Agénor, roi de Tyr et sœur de Qadmos, fut remarquée par le dieu Zeus. Séduit par sa beauté, celui-ci se présenta à elle sous l’aspect d’un taureau blanc. Europe, que les mosaïques représentent assise en amazone sur la croupe de l’animal, fut emportée à travers la mer vers l’île de Crète où elle devait donner le jour à Minos. Pendant ce temps, Qadmos sillonnait la Méditerranée orientale à la recherche de sa sœur, jusqu’à ce que l’oracle de Delphes lui apprenne ce qu’il était advenu d’elle et le fabuleux destin auquel Europe avait désormais accédé. Qadmos fonda alors la ville de Thèbes en Boétie et la citadelle de Kadmée qui portera son nom. C’est lui qui, de l’aveu même des Grecs, leur enseigna les lettres « kadméennes », c’est-à-dire l’alphabet. Le rôle d’instructeur joué par Qadmos et la notoriété qui l’a accompagné furent reconnus par les ancêtres des Grecs dont la culture allait imprégner la région pendant plusieurs siècles et ces qualités ne marqueront pas d’être mises en valeur par les Phéniciens eux-mêmes. À l’image plutôt négative de marchands cupides, âpres au gain et cyniques dont témoigne Qadmos est représenté comme un transmetteur de savoir, offrant généreusement à trois Grecs un rouleau de papyrus portant les lettres de l’alphabet.

L’habillage légendaire de l’histoire de cette transmission ne saurait en voiler un élément essentiel, à savoir que l’écriture ne relève plus désormais du domaine des dieux, contrairement à l’Égypte où Thot était le dieu de l’écriture hiéroglyphique égyptienne et à la Mésopotamie où Nabou était le dieu de l’écriture cunéiforme. Déjà au 13e siècle av. JC., on ne trouvait pas de dieu de l’écriture dans les listes divines d’Ougarit, civilisation dont les scribes faisaient usage de l’alphabet cunéiforme. De fait, on voit bien que l’absence de divinité présidant à la naissance et à l’usage de l’alphabet phénicien a maintenu celui-ci au niveau d’une création humaine. La documentation dont nous disposons ne dit pas comment Qadmos était censé avoir eu connaissance de ce mode d’expression écrite et une notice de Nonnos de Pannopolis, auteur du 5e siècle de notre ère, signale seulement « qu’il avait appris dans sa patrie les mystères d’une science divine ». Cette qualification est certainement une allusion au caractère étonnant, voire magique, que représentait ce nouveau système d’écriture lors de son apparition et elle transmet l’écho de l’émerveillement de ses premiers utilisateurs devant ce nouveau moyen simplifié d’enregistrement de données et de communication à distance.  (…)

 

 

samedi, 05 avril 2008

Le monde comme système et comme représentation

Vu au Musée d’Art Moderne l’exposition du peintre allemand A.R. Penck, qui porte le titre de « Peinture – Système – Monde ». Une découverte pour moi qui ne connaissais pas du tout son œuvre. Les premières images que j’en ai vues m’ont fait penser à Basquiat. A.R. Penck, de son vrai nom Ralf Winkler, né à Dresde en 1939, passé à l’Ouest en 1980, vit actuellement en Irlande. Il s’est donné également d’autres pseudos dont celui de Mike Hammer (ce nom est par ailleurs celui d’un personnage des romans policiers de Mickey Spillane ; je ne sais pas si Penck avait l’intention d’y faire allusion).

913079808.jpg

Ce qui m’a beaucoup frappée en abordant cette œuvre (magnifiquement présentée par le MAM), c’est le fait que Penck est à la fois quelqu'un qui « pense » beaucoup sa peinture, qui développe une théorie de l’art, mais qui produit aussi des tableaux que l’on peut recevoir sans s’encombrer de cet appareil théorique et qui vous parlent avec une grande simplicité. Dès le début de son œuvre fait son apparition le personnage dessiné en bâtons noirs qu’il systématise par la suite. Il élabore ensuite le concept de « Standart » (mélange des mots « standard » et « standarte » qui signifie « étendard » en allemand). Dans l’exposition parisienne, cette phase est illustrée par une série de 31 toiles où le personnage en bâtons noirs aux bras levés est la base d’un projet de langage de signes. Ces 31 toiles sont carrées, avec un fond gris plus ou moins foncé, où se détache la silhouette du bonhomme au trait noir épais, accompagné d’interventions (croix, ronds, divers barbouillages) en rouge. Le bonhomme noir Standart (stand up, art !) est mis à mal alors que debout, il lève les bras (vers le ciel ?)

390823975.jpgPlus tard, dans Théoricien et Lion : St Jérôme moderne (1995) l’homme-bâton noir est aux prises avec un grand lion-bâton noir debout (évoquant le symbole Peugeot…)

 
Remarqué aussi dans l’expo :

 

  • Der Übergang (le Passage) 1963. Un homme nu tout noir, aux bras démesurés étendus, traverse un ravin sur une planche posée entre les deux bords ; cette planche est bordée de petites flammes. La notion de passage semble importante chez Penck : on voit aussi des dessins ayant pour titre Going through (« la traversée », ou encore Through the Black Hole (« à travers le trou noir »).

759744162.jpg
  •  Des sculptures en bois fendu posées sur un plateau triangulaire géant qui avance dans la salle comme la proue d’un navire.
  •  Très fréquemment la présence dans ces tableaux de mots et de lettres, notamment les voyelles UOAIE (dans cet ordre).
  •  Penck a réalisé plus de 200 livres à exemplaire unique. « Je m’intéresse au rapport entre le mot, l’image et le son ». Une cinquantaine sont exposés. Dessins, mots calligraphiés, textes. « Registre de travail ». J’aimerais comprendre l’allemand pour déchiffrer. Mais il y a un livre intitulé Sonnets ouvert à la page de ce poème manuscrit en anglais (1997) : London. (Voir l'annexe à cette note)
  •  La série Chamäleon, de grandes toiles de couleurs vives (alors que les précédents étaient généralement en noir/blanc/gris ou marron), notamment Meeting, 1976. Un homme en silhouette noire au centre du tableau et une grosse tête fendue à œil unique et dents vertes.
  •  Le Couple (1984) : à gauche un homme rouge, filiforme, à droite une femme aux grosses cuisses, jambes vertes, torse et bras rouge-noir ; entre les deux, un aigle aux ailes étendues.
112714823.jpg

 

Extrait du manifeste de Penck dans le catalogue

"(…) A la fin des années 1950, les notions d’information et d’information visuelle, de même que la théorie des automates abstraits, ont pris pour moi une importance toujours plus accrue. Tout comme le langage de la cybernétique, avec son degré d’abstraction élevé et le concept de système. Tout cela s’est infiltré dans ma peinture et m’a conduit à réfléchir à la logique des images et à faire des expérimentations concrètes sur ce terrain. Cela m’a amené à développer le concept de Standart et à entreprendre de nombreux essais sur les signes et les espaces symboliques, sur le caractère de signal des signes et des symboles. La notion de système a été quelque chose d’essentiel et de prépondérant. L’image comme système – le système comme image. Grâce à cette méthodologie nouvelle pour moi, mes motifs et mes thèmes se sont modifiés. Ils sont devenus plus généraux et plus politiques. La guerre froide entre l’Est et l’Ouest est le thème que j’ai traité dans mes premiers « tableaux-systèmes » (Systembilder)."

 

Fuligineuse 

A lire sur Penck :

un article dans le Monde et un autre dans Libération

Voir aussi : un article sur le site Paris Art

Images Paris Art et le Monde

 

Toutes les notes