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mardi, 01 avril 2008
La République des Livres et l’empire d’Internet
Traumatisé, Pierre Assouline ? Depuis quatre ans qu’il tient son blog, la « République des Livres », il en a vu de toutes les couleurs. Ainsi avec cet internaute qui, sous le pseudo de Diagonale(s), l’a poursuivi pendant un an de ses attaques virulentes, « d’une violence haineuse, mais intelligente et argumentée », ce qui rendait les choses encore plus difficiles. Rencontré ensuite, l’homme s’avéra être un haut fonctionnaire du ministère de l’Intérieur, qui menait une double vie, Dr Jekyll et Mister Hyde… Internet est pour Assouline « un monde violent », une sorte de no man’s land où la nature humaine, désinhibée entre autres par l’anonymat, se livre à ses pulsions meurtrières.
Bigre ! C’est ainsi que le président de la République des Livres a commencé, hier soir, l’intervention qu’il faisait (1) sur le thème « Internet, les livres et la littérature ». Mais malgré ce préambule inquiétant, son bilan s’est avéré plutôt positif. Il s’agissait de mettre en perspective les problèmes de l’avenir du livre et de la transmission de la culture. Commerce, écriture, diffusion, critique du livre sont tous des champs concernés par Internet « et ça change très vite ». Il faut « avancer tout en sachant qu’on est dans le brouillard ».
L’avènement des e-books
Dans ce domaine, les progrès dernièrement réalisés « m’ont fait réfléchir », avoue Assouline. « Au dernier Salon du Livre, de nombreux lecteurs sont allés voir, ont acheté des appareils (prix : de l’ordre de 350 €) et les ont trouvé formidables. Ils apportent des virtualités que n’offre pas le livre papier ». Pour tout ce qui est dictionnaires, encyclopédies, essais, etc. les e-books présentent de gros avantages de coût, de compacité, de disponibilité.
Le problème de l’information sur Internet, c’est qu’on a un accès immédiat à l’information, mais on ne sait pas si cette information est la bonne. Exemple, évidemment, Wikipedia (« je m’étais juré de ne pas prononcer ce nom… ») dont le mérite aura été toutefois de « bousculer l’encyclopédie traditionnelle, qui ronronnait. Wikipedia a tué le Quid et réveillé les éditeurs d’encyclopédies. »
Le poids des librairies en ligne
La librairie en ligne va-t-elle tuer la librairie traditionnelle ? « On n’en sait rien encore », estime Assouline, qui souligne l’importance, dans la librairie « réelle », de la personnalité du libraire, de son contact avec les gens, de son rôle de prescripteur. Il rappelle les dispositions à l’étude pour aménager la fiscalité et prodiguer des aides pour des librairies « de référence » ; 300 à 800 librairies seraient concernées. (2) Mais les grands libraires de province (par ex. Mollat à Bordeaux) se montrent « préoccupés surtout par leurs propres sites de vente en ligne »…
Ecrire aujourd'hui, comment ?
Un phénomène à étudier, une enquête à faire, serait de voir comment l’usage de l’ordinateur a fait évoluer les pratiques d’écriture pour les écrivains. « Il est impossible que la littérature ne soit pas modifiée par cette évolution technologique », estime Pierre Assouline. L’ordinateur se prête facilement à l’exercice d’un « repentir total et incessant ». « Avant, on pouvait corriger mais ça prenait du temps, donc on hésitait. Aujourd'hui on a des tapuscrits toujours très propres… » Assouline donne l’exemple d’un romancier anglais (dont le nom m’a échappé) disant qu’Internet avait « fainéantisé » son travail : au lieu d’enquêter sur place, il pouvait trouver tous les renseignements nécessaires en ligne… « Mais il manque alors l’imprégnation, qui fait le sel de la littérature » (et non son décalque de la réalité).
[Interrogé durant le débat sur son expérience personnelle de cette modification de l’écriture, Pierre Assouline précise qu’il a appris à écrire comme journaliste chez Philippe Tesson, à la machine à écrire. Puis il a connu il y a 15 ans l’exemple d’un ami historien qui a commencé à écrire ses livres sur un gros ordinateur Apple. « J’y suis venu et ça a changé ma vie ! » Pour les biographies, ainsi, on doit sans cesse faire des vérifications (1000 notes sur le Simenon !) « avec des erreurs que j’aurais pu éviter. Aujourd'hui c’est plus facile, on gagne beaucoup de temps. L’écriture en est modifiée dans le sens de la propreté, mais cela a un côté pervers : cela enlève un peu de folie, l’écriture est plus lissée. Mais il y a tellement d’avantages ! »]
Le règne de l’immédiat
Sur Internet, l’immédiateté est la seule loi. « Un mensuel aujourd'hui est un non-sens, une folie ». Toute l’information sera nécessairement périmée. « Cette réunion, s’il y a des internautes parmi nous, sera ce soir sur les blogues… » (NDLR : bon, pas le soir même en ce qui me concerne, mais le lendemain matin ! Cela étant, je ne suis pas d’accord avec PA en ce qui concerne les mensuels – ou trimestriels – papier. Il me semble qu’il existe encore une place pour de telles publications apportant des réflexions de fond, des analyses, des dossiers.)
La communauté virtuelle
Se rappelant peut-être la teneur de son incipit, Assouline sugère qu’il ne faut pas diaboliser Internet. C’est un univers violent, certes, mais il s’y passe aussi « des choses constructives et passionnantes, qu’il n’y aurait pas ailleurs ». Il cite notamment la polémique sur Heidegger, il y a quelques mois, qui a fait appel à des arguments fondés par des spécialistes (avec par exemple la retraduction de lettres du philosophe allemand), apportant ainsi « un véritable débat profond sur la pensée de Heidegger comme aucune revue n’en aurait eu ». Ou encore les contributions de « lecture in progress » des Bienveillantes de Littell.
Bien sûr, il existe un « risque démagogique, dans la ligne de la démocratie participative », qui serait de considérer les gens comme des professionnels, ce qui n’est pas le cas, « mais l’espace des commentaires leur appartient, et ils n’ont pas besoin d’être professionnels pour participer à un débat de qualité ». La communauté des internautes connaît aussi des phénomènes d’entraide, une abolition des distances et des frontières.
La critique littéraire : où ?
Faut-il vraiment faire quelque chose pour qu’on parle davantage des livres à la télévision ? Ce n’est pas indispensable, estime Assouline. En tout cas, pas par des émissions de type Apostrophes, qui ont fait leur temps. La télévision peut faire autrement aujourd'hui. « L’adaptation des contes de Maupassant à la télé fait lire Maupassant ». Aujourd'hui, ce qui compte pour les livres, c’est d’en parler à la radio (« à laquelle je crois beaucoup », précise Assouline) et sur Internet, où on voit tout de suite les réactions, avec des « prescriptions » mutuelles des commentateurs qui se conseillent des livres.
Jusqu’ici, il n’y a pas beaucoup de blogues de critique littéraire. Il existe un outil de mesure de l’audience, Wikio, une sorte de Médiamétrie de l’Internet, qui pratique « une péréquation aussi crédible et fiable que l’OJD » (3). « Sur les cent premiers blogues francophones recensés, trois seulement parlent de livres : moi, Clarabel et le Tiers Livre de François Bon. » Assouline conseille aussi d’aller lire le blogue Autofictif d’Eric Chevillard (effectivement très drôle)… et le blogue en espagnol de Jean-François Fogel sur la littérature espagnole et sud-américaine, "El Boomeran(g)". Les grands quotidiens ont pris aussi le virage : ainsi dans le journal argentin Clarin, « chaque rubrique est remplacée par le blogue du chef de service ». Dans le grand journal anglais Guardian, « les reportages et enquêtes paraissent d’abord sur le Net, avant l’édition papier ».
Quant à la littérature qui se fait « en osmose avec Internet » (de Jonckeere, etc.), « son audience encore limitée au plan du public, même si ça bouge ».
Au final, un instantané sur un domaine en pleine évolution, dont l’avenir reste imprévisible…
Fuligineuse
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(1) A la « représentation Wallonie-Bruxelles », c’est-à-dire à l’ambassade de Belgique, 274 bd St Germain, 75007 Paris. Invitation récoltée au Salon du Livre.
(2) Ref : rapport Gallimard sur la librairie indépendante – disponible sur le site du CNL.
Ce rapport préconise notamment la labellisation des « librairies indépendantes de référence » (LIR) sur le modèle des cinémas d’art et d’essais, le soutien à un site Internet des libraires indépendants, la création d’une aide à l’acquisition de livres de fonds ; la création d’un fonds d’aides à la transmission ; enfin le doublement des crédits actuellement affectés par le Centre National du Livre en faveur des libraires.
(3) Office de Justification de la Distribution, basé sur la diffusion effective du nombre d’exemplaires vendus pour la presse écrite.
10:30 Publié dans actualités | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note




Commentaires
En passant, la suite des aventures du point virgule : les hautes autorités qui nous gouvernent entrent dans la bataille !
Lire : http://rue89.com/2008/04/01/lelysee-lance-une-mission-pour-sauver-le-point-virgule
Ecrit par : Audrey H. | mardi, 01 avril 2008
Merci pour ce résumé.
Ecrit par : p.m. | mardi, 01 avril 2008
Merci. J'ai vu l'annonce trop tard, sinon sûr que j'y allais à ce débat ! ;-)
Ecrit par : Christian | mardi, 01 avril 2008
Ce qui est intéressant, tout de même, avec Internet, c'est la mise en relation de personnes ayant les mêmes centres d’intérêt. De plus cela s’accompagne d’une démocratisation évidente. Je peux échanger des points de vue avec des professeurs d’université ou des écrivains, chose impensable autrefois. Le risque, c’est la perte des références. Tout le monde peut s’exprimer et dire n’importe quoi. Il faut donc bien choisir les blogues que l’on visite.
Ecrit par : Feuilly | mardi, 01 avril 2008
Haineux, Diagonal ? Un peu piquant parfois, certes, comme tout un chacun. Ayant ses partis pris, certes, comme tout un chacun. Parfois à la limite de l'impolitesse, certes, comme tout un chacun. Mais de là à y voir de la haine, ça me semble un peu exagéré. Il y a longtemps il m'est arrivé d'échanger quelques e-mails avec lui, ce qui ne l'a pas empêché d'écrire un commentaire dans lequel il déclarait me trouver décevant. Sur le coup on en prend un peu pour son matricule, mais jamais au grand jamais je n'y ai vu de la "haine" — accusation que, de nos jours, on semble balancer un peu à tort et à travers.
Ecrit par : Siganus Sutor | mardi, 01 avril 2008
oui bien l'autofictif de Chevillard, très bien même
Ecrit par : la physionomiste | mardi, 01 avril 2008
Merci à tous. Siganus, je n'ai pas visité le blogue de PA du temps où Diagonal y intervenait, je n'ai donc pas d'opinion personnelle sur le caractère haineux de ses commentaires ; il s'agit ici de l'appréciation qu'en a eue PA.
Ecrit par : fuligineuse | mardi, 01 avril 2008
Merci Fulie, sais-tu que j'avais plus ou moins pensé aller à cette soirée mais que j'ai une fois de plus manqué d'ubiquité. Alors ton compte-rendu est d'autant plus le bienvenu.
Ecrit par : gilda | mardi, 01 avril 2008
"il s'agit ici de l'appréciation qu'en a eue PA"
Ce n'était pas une accusation dirigée contre Fuligineuse mais une remarque d'ordre général. Il est vrai toutefois que l'agressivité et l'invective étaient fréquentes sur le blog d'Assouline (ce qui a contribué à me faire fuir).
C'est où au juste qu'il a dit avoir trouvé ce commentateur-là haineux ?
Ecrit par : Siganus Sutor | mercredi, 02 avril 2008
Comment ça, où ? C'était dans le préambule de son intervention. Il a commencé en disant qu'Internet était un monde violent et que, par exemple, lui-même avait été en butte à l'hostilité de gens comme Diagonal.
Ecrit par : fuligineuse | mercredi, 02 avril 2008
Merci pour ce compte rendu !!!
Ecrit par : ouam-chotte | mercredi, 02 avril 2008
Merci pour ce compte rendu... Le sujet n'a pas fini d'être creusé je crois. Les vagissements d'un nouveau nouveau roman ?
Ecrit par : ouam-chotte | mercredi, 02 avril 2008
est haineux qui l'est lui-même, les miroirs font d'étranges concordances insoupçonnées par ceux qui ne se voient pas, internet n'y change rien, mais permet d'aller plus loin
tout comme internet offre une fenêtre à ceux qui n'auraient jamais eu l'occasion de publier ne serait-ce qu'un billet et de le donner en lecture à qui la veut
le clergé se moque de la charité, c'est pas nouveau
Ecrit par : la physionomiste | mercredi, 02 avril 2008
Assouline a un point de vue nuancé sur "les nouvelles technologies" (il fustige quand même Wikipédia !), et c'est nécessaire quand on voit l'enthousiasme béat des médias pour l'encre électronique, par exemple.
Ecrit par : canthilde | vendredi, 04 avril 2008
C'est simplement ceci qui me dérange le plus:
"Bien sûr, il existe un « risque démagogique, dans la ligne de la démocratie participative », qui serait de considérer les gens comme des professionnels, ce qui n’est pas le cas,
« mais l’espace des commentaires leur appartient, et ils n’ont pas besoin d’être professionnels pour participer à un débat de qualité ».
Difficile d'expliquer pourquoi... C'est une telle assertion qui freine un renouvellement dans la culture... Par un renouvellement des acteurs de la culture. Même chose en politique. Acquérir le statut de professionnel serait possible grâce à l'information et la formation. C'était mon credo d'enseignante (ok, d'ex enseignante). D'autant que j'ai parfois entendu des gens extrêmement simples s'exprimer avec beaucoup de clarté et de sagacité sur des problèmes de société, avec plus d'objectivité et moins de vanité que bien des intellectuels...
(dont j'avoue qu'ils m'exaspèrent parfois... Quand ils utilisent justement leur statut d'intellectuels professionnels pour défendre des causes que j'estime indéfendables)...
Mais sans doute que là aussi, et à mon tour, je suis subjective o;)
Ecrit par : Pivoine | lundi, 07 avril 2008
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