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lundi, 10 mars 2008
Un nécessaire éloge de la lecture
Cet éloge reste-t-il encore à faire ? On pourrait se le demander, tant les vertus de la lecture sont valorisées de nos jours, aussi bien par l’école que par les institutions. Mais ce n’est pas forcément pour les bonnes raisons. Et le livre de l’anthropologue Michèle Petit « Éloge de la lecture » (éd. Belin) le démontre, qui a pour sous-titre « La construction de soi ».
Une réflexion réalisée sur la base d’une enquête recueillant des paroles de lecteurs de tous âges et de tous milieux, en milieu rural comme dans des quartiers populaires, et confrontée à des souvenirs de lectures rédigés par des écrivains : Thomas Bernhard, par exemple, mais aussi, plus près de nous, Pascal Quignard, Pierre Bergounioux ou Jean-Louis Baudry.
Ce que l’auteur entend faire passer dans ce texte relativement court (160 pages – mais pourquoi faudrait-il délayer ? Cette brièveté n’est pas sécheresse, au contraire), c’est une dimension de la lecture relativement « méconnue et sous-estimée » et que les lecteurs interrogés évoquent spontanément : le rôle de la lecture dans la formation par l’individu de son identité personnelle. Le livre est ainsi considéré comme « un viatique pour se découvrir ou se construire, pour élaborer son intériorité, sa subjectivité ».

Albert Anker : Jeune fille lisant (DR)
En effet, la valorisation universelle de la lecture à laquelle on assiste actuellement (et bien sûr, nous voulons tous que nos enfants lisent ou qu’ils lisent davantage, ou autre chose que des BD, etc…) met plutôt l’accent sur l’apport de lectures utiles, destinées à l’acquisition d’informations, et placées (tout comme l’organisation des bibliothèques, d’ailleurs) sous le signe de l’efficacité : on n’a pas de temps à perdre à lire des choses qui ne servent à rien.
Tandis que l’aspect individuel de la lecture qui nous intéresse ici, c’est celui qui conduit à l’appropriation par le lecteur de pages, d’images, d’épisodes qu’il va utiliser pour constituer son espace intérieur et construire sa propre représentation du monde. « Les lecteurs écrivent leur propre histoire entre les lignes lues ». Lecture qui va vers la découverte d’un espace autre, de « la présence des possibles, l’ailleurs, le dehors, la force de sortir des places attribuées, des espaces confinés ».
Mais cette découverte est souvent associée à une notion de transgression et/ou de subversion qui suscite en retour un autre phénomène étudié dans le même ouvrage : celui de la peur du livre. Peur qui naît dans la mesure où la lecture entre en conflit avec les valeurs propres au groupe ou au lieu où se situe le lecteur. Peur de la perte de contrôle qui se manifeste de la part des pouvoirs (institutions politiques ou structures familiales). Crainte de l’atteinte à leur image virile qui conduit à la « peur de l’intériorité chez les garçons ».
Ainsi la lecture « marque la conquête d’un espace et d’un temps intimes qui échappent à l’emprise du collectif ». D’un outil, avant tout, de liberté.
J’ai pris grand plaisir à la lecture de ce livre, même si j’ai dû avoir le déplaisir d’y rencontrer une parole particulièrement misogyne de mon cher Restif de la Bretonne (personne n’est parfait !) : « Il faudrait que l’écriture et la lecture fussent interdites à toutes les femmes. Ce serait le moyen de resserrer leurs idées et de les circonscrire dans les soins utiles du ménage, de leur inspirer du respect pour le premier sexe qui serait instruit de ces mêmes choses avec d’autant plus de soin que le deuxième sexe serait négligé ». (Démontrant ainsi que la soi-disant supériorité dudit premier sexe dépend de l’ignorance dans laquelle on entretient le deuxième). Chacun sait en effet que, comme le dit un ouvrage récemment paru (et que j'évoquais sur ce blogue), « les femmes qui lisent sont dangereuses »…
Fuligineuse
16:48 Publié dans notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note


